
Dans le cadre du programme en prépas scientifiques 2026, j’ai donné une conférence au Lycée Chateaubriand intitulée :
En reprenant mes notes, et pour répondre à la demande d’élèves et de collègues, j’ai mieux compris les idées que j’y développais. Cette vidéo pose la question du spectacle que le Nautllus produit.
Le Nautilus apparaît comme une anticipation de l’univers contemporain des écrans : il promet l’accès à un monde merveilleux, organise ce que ses passagers peuvent voir, les retient par la fascination et transforme leur regard en instrument de pouvoir.
Le Nautilus comme machine à produire du spectacle
Le point de départ est l’expérience esthétique rendue possible par les grandes plaques de cristal du Nautilus et par son éclairage électrique. Jules Verne imagine une lumière assez puissante pour métamorphoser les profondeurs : l’eau semble devenir une « lumière liquide ». Le sous-marin ne se contente donc pas de traverser la nature ; il la transforme en spectacle. Cette fonction accomplit la promesse du capitaine Nemo, qui annonce à Aronnax un voyage au « pays des merveilles », où l’étonnement et la stupéfaction deviendront habituels.
Même Ned Land, qui ne songe qu’à retrouver la terre et la liberté, demeure captivé par ce qu’il voit… La splendeur du spectacle offerte compense l’enfermement.
Les médiations du regard
Cette mise en spectacle se déploie à plusieurs niveaux. Aronnax, savant et auteur d’un ouvrage sur les fonds marins, confronte son savoir livresque à ce qu’il observe. Derrière lui, Jules Verne incorpore au récit des connaissances empruntées aux ouvrages de vulgarisation scientifique de son temps. Enfin, les gravures d’Alphonse de Neuville et d’Édouard Riou donnent une forme visible aux scènes décrites et annoncent l’imaginaire graphique de la bande dessinée et des récits de science-fiction.
L’évocation d’une photographie sous-marine, présentée comme une « épreuve positive », pousse encore plus loin le rêve d’une reproduction immédiate du réel.
Certes, les personnages sortent régulièrement à l’extérieur du sous-marin, la mer et la nature existent par elles-mêmes… Mais le Nautilus comme dispositif de spectacle masque derrière sa transparence idéale, ses plaques de métal qui s’ouvrent, un contrôle total de ce qui est montré.
Les captifs ne voient jamais la nature sans que l’autorité du Capitaine Nemo n’ait préalablement organisé sa perception.
De la contemplation à la possession
Je m’appuie aussi sur Roland Barthes, qui voyait dans l’univers de Jules Verne à la fois l’imaginaire enfantin de la cabane close et un imaginaire bourgeois de la possession.
Le Nautilus est un refuge confortable, mais aussi un instrument d’inventaire et d’appropriation d’un monde que le XIXe siècle commence à considérer comme fini. On peut ainsi se demander si la beauté du spectacle ne constitue pas la façade d’une entreprise de maîtrise. Lorsque Nemo atteint le pôle Sud, il affirme en prendre possession en son propre nom.
Le geste rappelle la conquête coloniale et rejoint l’idée, associée à Edward Saïd, selon laquelle voir et savoir permettent de posséder. Ce dernier soutient en effet le glissement de VOIR à SAVOIR à POUVOIR et à POSSESSION / DESTRUCTION.
La connaissance nourrit alors une chaîne possible qui conduit de l’observation à l’appropriation, puis de l’appropriation à la prédation et à la destruction.
L’attitude de Nemo envers la nature demeure de ce point de vue profondément ambivalente : il paraît avoir rompu avec la violence des sociétés humaines, mais il exploite les ressources marines et parle de « massacrer » les poulpes qu’il réduit au rang de « vermine ».
Attention, je montre aussi une objection importante : une meilleure connaissance des fonds océaniques peut aussi servir leur protection. Voir ne conduit donc pas nécessairement à détruire ; tout dépend de la finalité politique et économique du savoir.
Un dispositif qui fabrique et gouverne le regard
Le troisième moment mobilise Jonathan Crary et son analyse de la modernité visuelle. À la chambre noire, qui suppose un objet extérieur dont elle projette l’image, Crary oppose le stéréoscope, lequel produit artificiellement une impression de profondeur en utilisant la vision binoculaire. Le spectateur ne reçoit plus simplement une image du monde : son propre corps participe à une perception fabriquée.
Le Nautilus fonctionne de manière comparable. Nemo commande l’ouverture et la fermeture des panneaux, décide de ce qui devient visible et demeure lui-même opaque. Il est le maître du regard, au centre d’un « dispositif » au sens de Michel Foucault, c’est-à-dire d’un ensemble technique qui exerce un pouvoir d’autant plus efficace que le sujet se croit libre.
La préfiguration des écrans et des réseaux sociaux
Cette organisation du regard permet de rapprocher le Nautilus des interfaces numériques. Comme Nemo choisit le moment où les panneaux s’ouvrent, les systèmes de recommandation sélectionnent, parmi une masse immense de données, ce qui apparaîtra sur nos écrans. L’utilisateur croit explorer librement le monde alors que son attention est orientée par une puissance opaque, souvent à des fins commerciales.
Les descriptions d’Aronnax prennent dès lors une valeur prémonitoire : paralysé, l’œil démesurément ouvert, il avoue qu’une « irrésistible attraction » le colle à la vitre. Cette formule évoque la captation corporelle produite par le défilement continu des réseaux sociaux, ainsi que l’exposition non désirée à des images violentes ou pornographiques.
Ned Land figure, quant à lui, l’utilisateur qui proteste contre son enfermement, annonce qu’il partira, mais demeure retenu faute d’alternative et sous l’effet de la fascination.
La beauté devenue menace
L’épisode de la banquise concentre les trois étapes de la démonstration.
Après que Nemo a symboliquement annexé le pôle Sud, les passagers contemplent un spectacle d’une beauté extraordinaire. Ned Land reconnaît cette splendeur tout en rageant d’être contraint de l’admirer. Mais la lumière réfléchie par la glace devient si intense qu’elle menace les spectateurs d’aveuglement. La nature paraît ainsi se venger de la prise de possession dont elle a été l’objet. Le spectacle révèle son caractère aliénant et potentiellement mortifère : l’œil qui voulait tout voir risque de perdre la vue. La métaphore du soleil, traditionnellement associé à la vérité depuis Platon, dévoile alors la vérité du dispositif lui-même. D’ailleurs on en tire une conséquence contemporaine explicite : parce que certains réseaux captent l’attention et exposent les plus jeunes à des contenus dangereux, leur accès devrait être limité jusqu’à un certain âge.
Conseil comme figure anticipée de l’intelligence artificielle
Dans ma dernière partie j’avance, avec prudence, une interprétation plus spéculative.
Conseil, serviteur d’Aronnax, maîtrise parfaitement les classifications de l’histoire naturelle, mais reste incapable de reconnaître concrètement les animaux qu’il classe. Il possède un savoir abondant, fluide et ordonné sans véritable compréhension du monde. Après avoir reçu une décharge électrique, il s’adresse exceptionnellement à son maître autrement qu’à la troisième personne, comme si un redémarrage avait momentanément effacé ses consignes initiales. Son nom lui-même annonce la fonction de conseiller que de nombreux utilisateurs confient aujourd’hui aux agents conversationnels.
Conseil devient ainsi l’image d’un système préentraîné capable de réciter et de combiner des connaissances, mais privé d’expérience, d’intention propre et d’interprétation véritable.
Conclusion
La réponse à la question du titre est donc affirmative au sens métaphorique : nous habitons un vaste Nautilus numérique lorsque nos écrans déterminent silencieusement ce que nous voyons, exploitent notre désir de spectacle et rendent difficile toute sortie. Le roman de Jules Verne permet cependant de reconnaître cet enfermement et, par là même, d’y résister.
C’est la fonction que j’aimerais attribuer à la Littérature et à la Culture générale : servir de flambeau pour comprendre le présent et de boussole dans un monde où l’intelligence artificielle produira une part croissante des textes, des images et des voix. L’usage fécond de l’intelligence artificielle ne consiste alors pas à remplacer les œuvres, mais peut-être à les mettre en valeur, à les interpréter et à donner au lecteur les repères nécessaires pour conserver la maîtrise de son attention et de son jugement.